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Regards sur la biodiversité dans le sud-ouest de l'Océan Indien

Conservation

L’herbier marin de Saya de Malha : un puits de carbone en danger

13 avril 2025

Par : La rédaction

Le banc immergé de Saya de Malha, au sud-ouest de l’océan Indien, abrite l’un des plus grands herbiers marins du monde, essentiels pour la séquestration du carbone. Cet écosystème de plus de 40 000 kilomètres carrés est cependant menacé par la pêche industrielle dans une zone où la régulation est quasi inexistante.

Traduit du français depuis un texte original de Ian Urbina, directeur de l’ONG journalistique The Outlaw Ocean Project. Extrait de l’enquête consacrée à Saya de Malha, parue en mars 2025 (image d’illustration).

L’endroit le plus important sur Terre dont pratiquement personne n’a jamais entendu parler s’appelle Saya de Malha. Parmi les plus grands herbiers marins au monde et l’un des puits de carbone les plus précieux de la planète, cette parcelle d’océan en haute mer couvre une superficie de la taille de la Suisse. À plus de 200 miles des côtes, le banc immergé est situé dans l’océan Indien, entre Maurice et les Seychelles. Plus grande île invisible du monde, elle est formée par un plateau massif, en certains endroits à peine caché sous dix mètres d’eau, offrant refuge à une biodiversité exceptionnelle : habitats pour les tortues,  terrains de reproduction pour les requins et plusieurs espèces de baleines… En outre, tout comme les arbres sur terre, les herbiers marins absorbent et stockent le dioxyde de carbone de l’atmosphère dans leurs racines et leur sol. Mais ces herbiers ont la capacité de le faire à un taux 35 fois plus élevé que celui des forêts tropicales.

Pourtant, les chercheurs affirment que le banc est l’une des zones les moins étudiées scientifiquement de la planète, en partie en raison de son éloignement. Les profondeurs imprévisibles de la région ont également fait que, au fil des siècles, les navires marchands et les explorateurs ont eu tendance à éviter ces eaux. De nos jours, Saya de Malha est désormais traversé par des pêcheurs, des chalutiers, des mineurs de fonds marins ou de riches yachts. Mais, principalement situé dans les eaux internationales où peu de règles s’appliquent, la biodiversité de l’herbier est systématiquement décimée par une énorme flotte de navires industriels de pêche, faute de véritable surveillance gouvernementale.

Raser un écosystème

Le banc de 40 808 kilomètres carrés se situe au nord-est de Madagascar. © The Saya de Malha Bank – The Outlaw Ocean Project

Il y a plus de 500 ans, lorsque les marins portugais ont découvert un banc peu profond en haute mer à plus de 700 miles à l’est de l’extrémité nord de l’île Maurice, ils l’ont nommé Saya de Malha, ou « jupe en maille », pour décrire les vagues ondulantes des herbiers sous la surface. En 2012, l’UNESCO a envisagé Saya de Malha comme potentiel site du patrimoine mondial marin, pour sa « valeur universelle exceptionnelle ». Le banc de sable est alors décrit comme étant probablement le plus grand herbier marin du monde.

Les herbiers marins sont souvent négligés car ils sont rares, estimés à couvrir moins d’un pour cent du fond océanique. « Ce sont des écosystèmes oubliés », avait déclaré Ronald Jumeau, l’ambassadeur des Seychelles pour le changement climatique. Néanmoins, les herbiers marins sont beaucoup moins protégés que d’autres zones marines. Seulement 26 % des prairies sous-marines enregistrées se trouvent dans des zones protégées, contre 40 % des récifs coralliens et 43 % des mangroves mondiales.

Souvent décrits comme les poumons de l’océan, les herbiers marins capturent environ un cinquième de tout le carbone de l’océan. Des milliers d’espèces, y compris à Saya de Malha, dont beaucoup sont encore inconnues de la science, dépendent de ces herbiers. Mais la planète en a perdu environ un tiers depuis la fin du XIXème siècle et nous en perdons 7 % de plus chaque année — ce qui équivaut à un terrain de football toutes les 30 minutes.

Les herbiers marins assainissent également l’eau polluée et protègent les côtes de l’érosion, selon un rapport de l’Université de Californie à Davis. À une époque où au moins huit millions de tonnes de plastique finissent dans l’océan chaque année, les herbiers marins piègent les microplastiques en agissant comme un filet dense, capturant les débris, d’après une étude cette fois publiée dans Nature. Alors que l’acidification des océans menace la survie des récifs coralliens mondiaux et des milliers d’espèces de poissons qui les habitent, les herbiers marins permettent d’absorber le carbone par photosynthèse, et fournissent des abris, des nurseries et des zones de nourrissage pour des milliers d’espèces, y compris des animaux menacés tels que les dugongs, les requins et les hippocampes.

Pourtant, Saya de Malha est elle aussi menacée. Plus de 200 navires de pêche — la plupart d’entre eux venant du Sri Lanka et de Taïwan — ont stationné dans les eaux plus profondes qui bordent le banc au cours des dernières années pour capturer des thons et des carangues notamment, ensuite transformés en farine riche en protéines pour les animaux. Les efforts pour conserver les herbiers marins n’avancent pas assez rapidement pour faire une différence. « C’est comme marcher vers le Nord dans un train qui va vers le Sud », avait estimé à ce sujet Heidi Weiskel, directeur de l’équipe mondiale des océans de l’IUCN.

Le 23 mai 2022, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution pour faire du 1er mars la Journée mondiale des herbiers marins. La résolution a été parrainée par le Sri Lanka, dont le représentant permanent, l’ambassadeur Mohan Pieris, avait alors déclaré que les herbiers étaient « l’un des écosystèmes marins les plus précieux de la Terre », mettant en évidence, entre autres, leur contribution inégalée à la séquestration du carbone. Mais la reconnaissance est une chose, l’action en est une autre. Alors que l’ambassadeur prononçait son discours à New York, des dizaines de navires de la flotte de pêche de son pays étaient à 9 000 miles de là, occupés à raser le plus grand de ces écosystèmes.

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