Boutique

Regards sur la biodiversité dans le sud-ouest de l'Océan Indien

Exploration

Une expédition scientifique hors-norme sur le Piton des Neiges

02 octobre 2026

Par : Conservation botanique national de Mascarin (CBNM)

Une équipe de scientifiques et de spécialistes de la progression sur corde a exploré des secteurs encore jamais étudiés des remparts du Piton des Neiges, point culminant de La Réunion. L’expédition a révélé une biodiversité largement méconnue, mais aussi la présence d’espèces exotiques envahissantes jusque dans ces milieux difficiles d’accès.

En mai 2026, une équipe de scientifiques et de cordistes a bravé l’altitude et le vide lors d’une expédition scientifique inédite sur les remparts du Piton des Neiges afin d’observer et d’étudier des recoins encore jamais prospectés. L’expédition a permis de recenser 242 espèces végétales, dont 71 strictement endémiques de La Réunion.

Mais il faut aussi souligner un constat plus préoccupant : les espèces exotiques envahissantes sont déjà présentes dans plusieurs strates traversées, et occupent parfois la totalité du terrain dans certaines zones. Fraîchement dévoilés par le Conservation botanique national de Mascarin (CBNM), les résultats de cette expédition de six jours révèlent donc à la fois des trésors de biodiversité et l’urgence de la situation pour la conservation de la flore réunionnaise : les chercheurs pensaient ces espèces végétales protégées par l’isolement de ces recoins reculés… mais il n’en est rien.

Des objectifs multiples

L’expédition avait pour objectif principal l’amélioration des connaissances en analysant des mailles jusqu’alors non cartographiées et dépourvues de toute donnée floristique ou faunistique. Pour ce faire, la végétation et l’environnement ont été aussi peu perturbés que possible, les méthodologies employées étant non invasives. L’équipe a notamment recherché des espèces menacées, avec des collectes de diaspores destinées à enrichir l’herbier et à nourrir les études taxonomiques, ainsi que des récoltes de bryophytes et de champignons.

Une nouvelle espèce végétale endémique a potentiellement été découverte. © Rémi-Paul Grondin

L’expédition visait également à détecter des habitats et micro-habitats encore jamais modélisés, afin de compléter et corriger la cartographie des habitats CarHab à La Réunion. Plusieurs objectifs concernaient aussi la faune, comme l’étude des arachnides et des mollusques. Ces inventaires ont été réalisés par chasse à vue et collecte de litière, l’identification photographique étant privilégiée.

Une préparation minutieuse

Une expédition dans des milieux aussi difficiles d’accès impose de nombreuses contraintes et une préparation rigoureuse. Il a d’abord fallu constituer la bonne équipe : des botanistes professionnels du CBNM, des moniteurs fédéraux expérimentés en spéléologie – certains cumulant les deux compétences, comme Rémi-Paul Grondin, botaniste et spécialiste de canyoning – ainsi que des experts de l’Association pour la recherche et la conservation des arthropodes et des mollusques (ARCAM).

Les botanistes ont été formés aux techniques de progression verticale sur corde, une compétence qui a conditionné la réussite de la mission : sans elle, ces secteurs seraient tout simplement restés inaccessibles à l’inventaire scientifique. L’équipe a été héliportée pour accéder à la zone d’expédition, sur un site précis choisi pour ne générer aucun impact sur la végétation et les terrains environnants, la zone de dépose devant elle-même être sûre pour l’équipe.

L’exploration a necessité plusieurs dizaines de rappels sur près de 1 500 mètres cumulés. © Rémi-Paul Grondin

La réduction de l’impact de la mission a été prise très au sérieux : biosécurité, gestion des déchets, limitation de l’atteinte au milieu, prévention du risque incendie… L’organisation a suivi des règles strictes, jusque dans les détails pratiques (bivouac, équipement minimaliste pour progresser et pour dormir). L’expédition s’est enfin déroulée pendant la période d’hivernage du pétrel de Barau, oiseau endémique de La Réunion et espèce protégée, dont la présence conditionne également le calendrier de ce type de mission.

Des espèces déjà menacées

Parmi les 242 taxons recensés, 186 sont indigènes et 71 strictement endémiques de La Réunion : ces chiffres témoignent d’une richesse végétale remarquable. L’équipe de l’expédition a même relevé une observation qu’elle ne parvient pas encore à rattacher à une espèce connue, sans pouvoir affirmer à ce stade qu’il s’agit d’une découverte inédite pour la science. Côté faune, les connaissances sur de nombreux groupes d’animaux du secteur étaient quasiment inexistantes avant l’expédition. Les spécialistes de l’ARCAM ont ainsi pu observer certaines zones pour la première fois et découvrir un certain nombre d’espèces jamais observées à La Réunion ou tout simplement inconnues pour la science.

Mais la mission révèle aussi que les espèces invasives, végétales comme animales (les rats et les chats notamment), ont déjà atteint ces endroits pourtant extrêmement reculés : des traces de rongeurs ont été relevées tout au long du parcours et une forte prédation par les chats sur les colonies de pétrel de Barau a été observée. Ce constat est sans appel : si cette végétation n’est pas protégée rapidement, elle risque de disparaître, au même titre que dans les zones plus accessibles de l’île.

L’expédition rassemblait des membres du CBN-CPIE Mascarin, de l’ARCAM et de la Ligue réunionnaise de spéléologie et de canyoning. © Rémi-Paul Grondin

Cette expédition confirme une réalité qui s’impose à tout projet de conservation à La Réunion : sur un territoire au relief exceptionnel, chaque intervention de protection exige des moyens humains et matériels considérables. Il est donc urgent d’accélérer la recherche et le recours à la lutte biologique contre certaines plantes exotiques envahissantes, tout en renforçant la lutte contre les rats et les chats puisque les méthodes classiques de terrain ne peuvent, seules, répondre à l’ampleur du problème dans des secteurs aussi difficiles d’accès.

Cette expédition n’aurait pas été possible sans l’implication bénévole de passionnés de l’ARCAM et de la Ligue Réunionnaise de Spéléologie et de Canyoning, qui a permis d’en réduire considérablement le coût. Les résultats de cette expédition donneront lieu à un rapport détaillé, qui sera transmis au Parc national de La Réunion et au CBNM d’ici la fin de l’année 2026.

 

Un fossile de tortue géante découvert au sud de La Réunion

 

Voir plus sur la thématique : Exploration