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Regards sur la biodiversité dans le sud-ouest de l'Océan Indien

Solutions fondées sur la nature

Renaturer la ville pour plus de résilience

05 mai 2026

Par : Marc Roussin (marcroussin@volkameria.fr)

La renaturation urbaine est un enjeu majeur, en particulier dans les territoires du sud-ouest de l’océan Indien, soumis à des risques socio-climatiques croissants. Ce processus s’avère toutefois particulièrement complexe dans ces milieux insulaires fortement anthropisés.

Le concept de renaturation a évolué au cours des vingt dernières années. Initialement centré sur les milieux naturels, il vise désormais surtout les milieux urbains, avec pour objectif d’y réintroduire des fonctions écologiques qui leur sont propres. La renaturation se distingue des approches classiques de végétalisation urbaine, souvent centrées sur l’esthétique, en intégrant les espaces verts comme des infrastructures écologiques. Elle met l’accent sur les synergies entre les fonctions écologiques associées aux écosystèmes naturels (régulation climatique, infiltration des eaux, etc.) et les enjeux urbains (qualité paysagère, bien-être, usages sociaux). À La Réunion, la première tentative de renaturation urbaine a été menée à la noue de Beauséjour, il y a une quinzaine d’années.

Un massif composé exclusivement d’espèces herbacées exotiques, plutôt de mi-ombre et à fort besoin hydrique.

Cette approche permet de concevoir des espaces offrant à la fois des services écosystémiques (climatisation naturelle, infiltration des eaux, refuges pour la biodiversité) et des bénéfices sociaux (santé mentale, cadre de vie). L’utilisation d’espèces natives est donc privilégiée : adaptées aux conditions pédoclimatiques, autrement dit, au climat du sol, elles réduisent les besoins en irrigation, contrairement aux espèces exotiques, comme Alocasia, Strelitzia, souvent issues de régions tropicales humides. Or, dans l’ouest de La Réunion et à Maurice, où les précipitations annuelles descendent sous les 1 000 millimètres, ces dernières sont vulnérables aux sécheresses récurrentes du bassin sud-ouest de l’océan Indien.

 

Ces espèces indigènes et endémiques sont par ailleurs plus résistantes aux cyclones que les espèces exotiques. Végétaliser un talweg, au fond d’une vallée, en espèces natives réduit par exemple le risque de chute d’arbres et les probabilités d’embâcles lors d’épisodes climatiques intenses. En témoignent les dégâts causés par le cyclone Garance, qui a frappé La Réunion en février 2025. Pourtant, malgré ses atouts, la renaturation peine à s’imposer face à une végétalisation urbaine conventionnelle. À Mayotte, par exemple, les trames vertes traditionnelles — autrefois refuges pour la faune indigène (makis, oiseaux) — sont grignotées par l’artificialisation. Pire : leur remplacement par des espèces exotiques, souvent sans valeur écologique, achève de standardiser ces milieux.

Quels freins au développement de la renaturation urbaine ?

Un massif couvert de lianes exotiques, dont le poil à gratter Mucuna pruriens (Shitsangu en shimahorais).

La conception des aménagements paysagers, bien qu’en forte évolution ces dernières années à La Réunion, s’est longtemps inspirée des classiques recueils de « plantes tropicales ». S’y ajoute, chez les commanditaires, l’idée reçue qu’un espace vert coûte systématiquement plus cher qu’un revêtement minéral en dalle de béton par exemple. En effet, les contraintes écologiques et climatiques des territoires insulaires, avec de longues saisons sèches et de nombreuses espèces exotiques envahissantes (EEE) très compétitives, complexifient grandement les aménagements paysagers et majorent les coûts d’entretien. 

À cette situation structurelle s’ajoute une complexité technique importante. Créer un îlot de végétation « fonctionnel » et « résistant » aux EEE, qui se rapproche de la structure d’une forêt indigène, nécessite une connaissance naturaliste accrue. En particulier au sein des territoires insulaires de la région, où se juxtaposent une large diversité de conditions pédoclimatiques et d’habitats. Conception et mise en œuvre nécessitent également une collaboration fine entre génie écologique et génie civil pour concevoir des espaces propices au végétal. Enfin, les difficultés d’approvisionnement en espèces natives, la relative nouveauté de ces filières de production, le manque d’acteurs et un accès complexe à la semence représentent un frein supplémentaire à la mise en place de systèmes végétaux complexes.

Quels leviers ?

Le choix des espèces demeure le premier facteur de succès. Nos îles abritent une diversité d’espèces adaptées à des conditions pédoclimatiques variées, mais certaines restent méconnues ou sous-exploitées. Erythroxylum lanceum ou le bois d’huile (Erythroxylum hypericifolium) restent encore peu utilisés à Mayotte ou à La Réunion, alors qu’ils sont relativement aisés à produire, ornementaux et capables de pousser dans des conditions extrêmes. L’organisation structurelle des plantations est également fondamentale. La plantation de massifs composés majoritairement d’espèces pionnières à durée de vie courte a de fortes chances d’entraîner un envahissement rapide lors de la mort des premiers individus. Aussi, l’intégration de certaines espèces à croissance lente mais structurantes, qui pérenniseront le massif, doit être centrale dans la conception. Pour limiter les espaces disponibles aux EEE, une stratification végétale est essentielle. Elle doit s’appuyer sur la biologie des espèces et privilégier la complémentarité plutôt que la compétition interspécifique.

À l’image du génie civil et du génie écologique, espaces verts et espaces de vie s’excluent encore trop souvent. Les opérations de renaturation devraient systématiquement prendre en compte les usages existants, les maintenir, voire les maximiser. Pourquoi ne pas planter de denses bosquets d’ombrage sur les zones de pique-niques dominicaux à La Réunion ou sur les plages mahoraises accueillant des voulés plutôt que sur une dent creuse sans usage ?

Ces espaces doivent aussi être fonctionnels et autonomes. Ceux nécessitant un entretien hebdomadaire, une irrigation intensive ou des replantations annuelles sont difficilement généralisables, compte tenu des contraintes budgétaires et des ressources limitées. Une solution consiste alors à prévoir des espaces capables de se régénérer et se réguler naturellement. Le jardinier n’aurait alors qu’un rôle de contrôle et d’ajustement (taille douce, retrait des EEE, etc.). 

Pour cela, une montée en compétence de l’ensemble de la filière est encore nécessaire. La mortalité importante durant les premières années d’entretien, souvent bien au-delà des 50 % de pertes, rend impossible la fermeture du milieu et donc la limitation des EEE. Et une fois le milieu fermé, de nouvelles pratiques d’entretien innovantes sont primordiales, par exemple pour favoriser le développement des strates basses. Enfin, il y a nécessité de produire des référentiels technico-économiques prouvant que ces espaces fonctionnent et améliorent les conditions de vie des usagers.

Au centre et en arrière-plan, des arbres structurants à longue durée de vie remplaceront les bois d’arnette (Dodonaea viscosa), une espèce pionnière. En strate basse, des indigènes sciaphiles, qui aiment l’ombre attendent la mort des Turnera exotiques.
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