Conservation
Comment lutter contre les espèces exotiques envahissantes ?

28 septembre 2023
Au gré de siècles de navigation, plusieurs espèces exotiques envahissantes ont gagné les territoires insulaires. A tel point qu’aujourd’hui, elles en ont profondément bouleversé les écosystèmes. Pour restaurer la biodiversité, un projet d’une ampleur exceptionnelle est en cours afin d’éliminer les populations de rongeurs et de chats harets qui causent le déclin des espèces indigènes.
Elles constituent l’une des premières causes du déclin de la biodiversité à travers le monde. Les espèces exotiques envahissantes (EEE) seraient à elles-seules responsables de la disparition de 40 % des espèces aujourd’hui menacées, estime l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et pour cause : rien qu’en Europe, leur introduction affiche une hausse de 75 % sur les 35 dernières années. Or, lorsqu’une EEE est introduite dans un écosystème au sein duquel elle n’a pas évolué, les espèces locales et endémiques deviennent menacées. A l’échelle de la planète, sur les 15 000 espèces de faune et de flore introduites chaque année dans des écosystèmes dont elles ne sont pas originaires (hors espèces marines), 1 500, soit 10 %, deviendront envahissantes.
Les conséquences de ces invasions volontaires ou involontaires sont d’autant plus marquées dans les milieux insulaires et à faible anthropisation, autrement dit, peu modifiés par l’activité humaine. Si les espèces indigènes ont la capacité de s’adapter à des conditions environnementales parfois extrêmes, elles n’ont cependant développé aucun mécanisme de défense contre la colonisation de nouvelles espèces.

La faune et la flore menacées
Ainsi, depuis plus de 100 ans, chats, rats et souris prolifèrent sur la petite île d’Amsterdam, l’un des cinq districts des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF), classée réserve naturelle nationale et inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. Mais la cohabitation de ces espèces exotiques envahissantes avec les espèces locales pose un sérieux problème. D’un taux initial de 80 % de survie une centaine d’années plus tôt, seuls 6 à 15 % des poussins d’Albatros à bec jaune (Thalassarche chlororhynchos) parviennent aujourd’hui à s’envoler. Cette importante mortalité des poussins est principalement imputée à l’épidémie de choléra aviaire dont la transmission est favorisée par la circulation des rats au sein et entre les colonies.
Ce rongeur exerce également une prédation des œufs et des poussins, ce qui accentue la réduction du succès reproducteur de l’espèce. Problème, les deux tiers de la population mondiale de cet oiseau classé « en danger » à l’échelle mondiale vivent sur l’île de 55 kilomètres carrés. La prédation par les rongeurs et les chats serait par ailleurs la cause directe du déclin d’une dizaine d’espèces d’oiseaux nicheurs à Amsterdam. En outre la consommation des graines et plantes par les souris et les rats a également un impact sur la dynamique de végétation et la régénération naturelle d’espèces natives, en particulier du Phylica arborea, seul arbre indigène des Terres australes françaises.
C’est donc prioritairement ici, à 3 000 kilomètres de toute terre continentale, qu’est prévue une opération d’une envergure rare : l’éradication simultanée du Rat surmulot (Rattus norvegicus), de la souris et du Chat haret (Felis catus Linnaeus) de l’île inhabitée d’Amsterdam. Sous l’acronyme RECI, pour Restauration des écosystèmes insulaires de l’océan Indien, le projet initié en 2019 est mis en œuvre par les Terres australes et antarctiques françaises et les Naturalistes de Mayotte pour la réserve naturelle de l’îlot Mbouzi, et financé par l’Union européenne, sous délégation de l’Agence française de développement et l’Office français pour la Biodiversité.
Empêcher une nouvelle introduction
D’ici l’hiver austral 2024, deux dispersions aériennes de rodonticide seront réalisées à trois semaines d’intervalle, complétées au sol, si nécessaire, par le piégeage des chats qui n’auront pas été impactés par la consommation de rongeurs empoisonnés. « Depuis 2017 des études préalables sont faites pour mieux connaître les espèces cibles, retrace Lorien Boujot, technicien pour la gestion des mammifères introduits à Amsterdam. La difficulté, c’est que si on rate un domaine vital de rongeur, l’opération sera un échec. »
S’agissant des chats, « sept individus ont été prélevés [en 2022] », et la quarantaine de pièges photos installés à Amsterdam ne montre pas de traces des félins depuis. Une fois l’opération arrivée à terme, il sera nécessaire d’attendre deux années sans détection de rongeurs et chats pour statuer sur le succès de l’éradication. Une politique de biosécurité1 permet en parallèle de surveiller les possibles vecteurs d’introduction, notamment le Marion Dufresne, navire qui, en ravitaillant l’île quatre fois par an, constitue une porte d’entrée potentielle pour de nouveaux rongeurs et autres espèces exotiques envahissantes, et peut réduire à néant les efforts menés en amont. Si l’opération qui se jouera bientôt à Amsterdam constitue le volet le plus conséquent du projet RECI, le reste des Terres australes et antarctiques françaises et Mayotte sont également concernées.

Jusqu’à 9 000 rats sur un seul îlot de Mayotte
Dans le 101ème département français justement, à plus de 4 200 kilomètres de distance d’Amsterdam, les rongeurs sont également un fléau pour l’îlot Mbouzi. Réserve naturelle nationale de Mayotte et l’une des rares à posséder à la fois une partie terrestre et maritime, elle abrite l’une des dernières forêts sèches de l’archipel des Comores… et jusqu’à 9 000 Rats noirs (rattus rattus) en saison humide. « Ils s’attaquent à tout, y compris aux espèces à protéger », déplore Paul Defillon, chargé de projet Restauration écologique de l’îlot Mbouzi – ou RECIM, déclinaison mahoraise du projet RECI -, employé par l’association des Naturalistes de Mayotte, gestionnaire du site.
Dans le lagon mahorais, le petit bout de terre n’est pas le seul à être envahi. Ainsi, un processus d’intégration des îlots voisins est actuellement en cours pour prévenir tout risque d’une nouvelle invasion de rats, initialement transportés par les navigateurs, et renforcer la biosécurité. « Ce travail sera combiné à une lutte contre les espèces végétales qui constituent des ressources alimentaires favorisant la présence du rat », détaille Paul Defillon. Ce premier projet bénéficiera par ailleurs à la conservation d’espèces patrimoniales, dont le Paille-en-queue (Phaeton lepturus) et de plusieurs espèces migratrices en régression dans l’océan Indien. Mais outre l’éradication complète du rat, à Mayotte comme dans les Terres australes et antarctiques françaises, l’enjeu sera ensuite de veiller à ce que les espèces exotiques envahissantes ne soient plus introduites pour permettre aux écosystèmes de retrouver durablement leur équilibre initial.
Photo à la Une : © Lucie Pichot – Préfecture des TAAF
1. La biosécurité désigne des mesures visant à sécuriser l’exploitation des ressources biologiques, notamment en prévenant les risques de contamination, de pollution de l’environnement ou d’appauvrissement de la biodiversité.