Faune sous-marine
Reef Check : prendre le pouls des récifs coralliens à La Réunion

08 août 2025
Illustrations : Sara Quod
Reef Check Réunion est l’une des branches citoyennes et participatives du Global Coral Reef Monitoring Network (GCRMN), un réseau mondial présent dans plus de 80 pays. Depuis près de 20 ans, l’association Reef Check France mobilise plongeurs, apnéistes, photographes et passionnés de nature pour suivre la santé des récifs coralliens de La Réunion.
Initiées en 2003 autour des spots de surf de Saint-Leu, Reef Check Réunion s’est donnée une mission claire : observer, comprendre et partager. Observer en collectant des données fiables sur l’état des récifs, comprendre les changements en croisant les regards scientifiques et citoyens, et partager ce savoir avec le grand public pour mieux protéger cet écosystème fragile.
Aujourd’hui, le réseau compte approximativement une cinquantaine de bénévoles actifs et d’encadrants scientifiques. Parmi les profils : biologistes marins, plongeurs professionnels, enseignants, étudiants, passionnés de photo sous-marine. Tous se retrouvent autour d’un ADN commun : transmettre des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être. Ainsi, chacun peut contribuer concrètement à la préservation des récifs.
Cette approche s’appuie sur le principe de l’apprentissage actif : un apprenant retient environ 10 % de ce qu’il lit, 20 % de ce qu’il entend, 30 % de ce qu’il voit et jusqu’à 80 % de ce qu’il expérimente et partage avec d’autres. C’est pourquoi Reef Check Réunion privilégie une démarche participative, où l’engagement sur le terrain est au cœur de la sensibilisation.

Le suivi repose sur un protocole standardisé utilisé dans plus de 80 pays, garantissant la comparabilité des données. Celui-ci a été adapté aux spécificités locales par l’équipe scientifique. Sur chaque station, les bénévoles estiment d’une part, le pourcentage de recouvrement en corail dur et la présence d’algues et de substrat nu. D’autre part, la diversité et l’abondance de poissons indicateurs (ex. poissons-papillons, mérous), la présence d’invertébrés clés (oursins diadèmes, holothuries, étoiles Acanthaster). Les bénévoles répertorient également les signes de blanchissement ou de maladies des coraux.
Sur le terrain : rigueur et participation
Pour surveiller la santé des récifs réunionnais, Reef Check Réunion s’appuie sur un réseau global de 45 stations sentinelles, réparties tout autour de l’île. En moyenne, 30 à 35 d’entre elles sont suivies chaque année, selon les ressources humaines et financières mobilisables. Chaque station représente une portion de récif de 500 mètres carrés, choisie pour sa représentativité et son intérêt écologique : récifs frangeants de l’ouest, coulées volcaniques colonisées par le corail à Sainte-Rose, zones abritées ou exposées.
En plongée ou en apnée, les équipes travaillent généralement par groupe de trois. Un relevé type comporte un relevé visuel et des mesures standardisées. Chaque bénévole reçoit une formation théorique et pratique avant de participer à un suivi. Celle-ci s’améliore au fil de la pratique régulière des relevés. Les encadrants scientifiques vérifient et valident ensuite les données avant de les intégrer à la base nationale. Chaque station est suivie au moins une fois par an. Ce bilan de santé permet de détecter des évolutions rapides, comme des blanchissements liés à la température de l’eau, ou plus lentes, comme le recul du corail dur au fil des années.
Un module « biodiversité » a été développé pour estimer la richesse spécifique animale et végétale grâce à la photographie, en mobilisant notamment les photographes naturalistes. La superficie explorée est alors étendue à 1 000 m². Cette démarche a été notamment développée dans le cadre d’un stage de Master 1 à l’Université de la Réunion.
20 ans de suivi : ce que disent les données
Après deux décennies d’observations régulières, Reef Check Réunion dispose d’une base de données unique sur l’état des récifs coralliens de l’île. Ces informations permettent et aident à retracer les grandes tendances, à identifier les menaces et à orienter les actions de protection. En 2009, les relevés indiquaient un recouvrement moyen en corail dur d’environ 30 %. En 2022, ce chiffre est tombé à 20 %. Une baisse significative qui reflète à la fois les pressions locales (pollutions, aménagements côtiers, fréquentations) et les événements climatiques extrêmes (cyclones, blanchissements). On estime qu’au début des années 1970, ce pourcentage avoisinait 60 %, un niveau suffisant pour assurer pleinement les fonctions écologiques et socio-économiques des récifs. Aujourd’hui, certaines stations présentent des taux critiques de moins de 10% de recouvrement corallien.
Menaces et pressions sur les récifs
Les récifs coralliens de La Réunion subissent aujourd’hui et de manière croissante une double pression : celle des impacts locaux liés aux activités humaines sur le bassin versant, et celle des perturbations globales dues au changement climatique. Ces deux facteurs se renforcent mutuellement et accélèrent la dégradation des écosystèmes comme le montre l’épisode sévère de blanchissement en début 2025.
Les pollutions venant des bassins versants représentent une menace de taille à la fois chronique et aiguë. En effet, lors de fortes pluies, les ruissellements chargés en sédiments, hydrocarbures, engrais et pesticides provenant des zones agricoles et urbaines finissent en partie dans les ravines et les eaux récifales. Ces apports peuvent asphyxier le corail ou favoriser la prolifération d’algues. Tel est le constat fait en début d’année 2025 après le passage du cyclone Garance à Saint-Leu où la quasi-totalité des coraux ont été impactés par la boue dans les stations Reef Check et Réserve Marine. La fréquentation humaine devient elle aussi dangereuse lorsqu’il y a piétinement ou utilisation de crèmes solaires contenant des filtres chimiques nocifs pour les coraux.
Depuis 1998, les épisodes de blanchissement corallien se produisent plus fréquemment et plus intensément. Les relevés ont montré des impacts majeurs lors des événements El Niño, et un nouveau suivi en fin 2025 permettra d’évaluer les effets d’un épisode actuel. Les relevés de Reef Check Réunion montrent que les récifs déjà fragilisés par les pressions locales réagissent de plus en plus mal aux stress thermiques. Inversement, les zones moins exposées aux activités humaines semblent avoir une meilleure résilience.
Collaborer à l’échelle locale et nationale
L’association CoRécif, membre du collectif local Reef Check Réunion, pilote actuellement des projets destinés à la restauration récifale sur des sites ciblés dans l’ouest de l’île (les lagons de l’Etang Salé, de l’Hermitage), en utilisant des « frames » — des structures artificielles favorisant la croissance corallienne.
Concernant la recherche appliquée, les projets menés avec les organismes scientifiques et notamment le CRIOBE à Perpignan visent à identifier les espèces de coraux les plus résistants au blanchissement ou aux maladies dans l’espoir de pouvoir bientôt proposer des solutions adaptées. L’étude ne se limite plus à l’animal (le polype) : elle s’intéresse aussi aux zooxanthelles (ces micro-algues symbiotiques) et au microbiote qui leur est associé. Pour certains sites critiques, de petite superficie, le recours à des techniques d’ingénierie écologique pourrait s’avérer nécessaire, dans la mesure où une restauration à grande échelle reste, en l’état des connaissances, irréalisable. Malgré une trajectoire préoccupante, l’espoir demeure : celui d’inverser la tendance et de redonner aux récifs coralliens de La Réunion une richesse structurelle et fonctionnelle, qui permette de maintenir dans la durée les services écologiques et écosystémiques.
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