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Regards sur la biodiversité dans le sud-ouest de l'Océan Indien

Faune sous-marine

Les thons restent chargés en mercure malgré une baisse des émissions

10 juillet 2024

Par : Solene Peillard

Une récente étude s’est penchée sur la teneur en mercure des thons pêchés partout à travers le globe. Malgré une réduction des émissions de plusieurs continents, les poissons en demeurent chargés. Et la tendance ne semble pas prête de s’inverser…

Entre 1949 et 1965, autour de la baie de Minamata au sud-ouest du Japon, environ 900 personnes décèdent après avoir consommé du poisson. Plusieurs milliers d’autres tombent malades et témoignent, notamment, de graves atteintes du systèmes nerveux. De plus en plus, des enfants naissent avec de sévères malformations. Parmi les populations les plus touchées, des familles de pêcheurs. Alors, très vite, le lien est fait avec les rejets dans la mer de métaux lourds d’une importante usine pétrochimique. En cause : le mercure ingéré par les poissons, eux-mêmes consommés par l’homme.

Aujourd’hui, plus d’une centaine de pays se sont engagés à réduire leurs émissions de mercure afin de limiter l’exposition humaine. Mais, depuis la Convention de Minamata, adoptée en 2013, quels sont les effets de cette diminution sur la santé ? Selon une étude internationale récemment publiée dans Environmental Science & Technology Letters, la manière dont cela affecte le biote marin reste « incertaine ». Or, la consommation de poissons représente la principale source d’exposition des populations au mercure, rappellent des chercheurs de l’IRD, parmi les co-auteurs de l’enquête.

Les scientifiques ont prélevé plus de 3 000 échantillons sur des thons pêchés entre 1971 et 2022. Les analyses révèlent que la concentration en mercure dans la chair des poissons restent stable à l’échelle mondiale en dépit des changements de législation en matière d’émission. « Le mercure est émis dans l’atmosphère sous forme gazeuse par des sources naturelles, comme les éruptions volcaniques, mais aussi et principalement par les activités humaines telles que la combustion du charbon, l’orpaillage ou la production de ciment et de métaux, souligne Anaïs Médieu, l’une des auteures de l’étude. Le mercure présent dans l’atmosphère se dépose dans les océans, où il est en partie transformé naturellement en méthylmercure, sa forme la plus toxique, dont les propriétés de bioaccumulation sont très élevées. » Autrement dit, une fois intégré à la chaîne alimentaire, le mercure ne s’en élimine que très difficilement.

Plusieurs décennies pour faire baisser le niveau de mercure

Dans le détail, l’étude se concentre sur trois espèces de thons, qui représentent à elles seules 90 % des captures mondiales : l’albacore (ou thon jaune), le patudo (ou thon obèse) et le listao (ou bonite). Ces espèces tendent à rester dans le même bassin océanique, faisant d’elles des témoins pertinents des concentrations de mercure des eaux dans lesquelles elles vivent. « Nous faisons l’hypothèse que cette stabilité dans les thons est due à l’inertie des océans de subsurface et profonds qui alimentent en mercure les eaux de surface. Le mercure émis il y a plusieurs décennies continue de circuler pendant longtemps entre les différents compartiments de la biosphère (atmosphère, végétation, océan de surface et océan profond), mais à des vitesses variables. Alors que les eaux de surface s’équilibrent rapidement avec l’atmosphère, les eaux plus profondes ont un temps de résidence plus long. Le mercure qui s’y est accumulé depuis des décennies met donc plus de temps à être redistribué dans les eaux moins profondes où vivent et s’alimentent les thons », commente encore Anaïs Médieu.

Si les émissions de mercure ont considérablement diminué aux Etas-Unis et en Europe, cette dynamique n’est pas mondiale. En Asie notamment, il a été massivement utilisé dès les années 80 pour la production d’électricité, ce qui peut expliquer des traces de mercure stables au sein de certains environnements marins. Même avec les régulations les plus strictes, les modélisations de l’étude suggère qu’il faudrait encore attendre entre 10 et 25 ans pour voir le niveau de mercure baisser dans les océans, et sûrement des décennies supplémentaires pour qu’il disparaissent des thons. Ses auteurs planchent d’ailleurs déjà sur la cartographie des gradients spatiaux de concentration du mercure dans les thons. Ces données permettront de déterminer si ces gradients sont liés à des différences de régimes alimentaires des poissons, à des processus biogéochimiques ou à des apports anthropiques de mercure, c’est-à-dire à des émissions d’origine humaine.

 

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