Histoire
Les Mascareignes, berceau historique de l’écologie ?

29 janvier 2024
La prise de conscience écologique dans les îles Mascareignes semble concomitante avec la colonisation au XVIIème siècle. Des actions volontaristes de développement durable y sont en effet très tôt mises en œuvre par les colons et les autorités publiques.
Le navigateur anglais Samuel Castleton sillonne l’océan Indien et accoste en mars 1613 à La Réunion, l’un des îles Mascareignes, alors appelée l’île Mascarin, qu’un autre de ses confrères a surnommée « Eden island » (île Paradis). A peine débarqué après un long périple en mer, il s’émerveille, tous ses sens en émoi, de ce qu’il expérimente dans ce paradis insulaire : la délicieuse chair des tortues terrestres, la facilité avec laquelle le gibier à plumes et à poils se laisse attraper et déguster, la pureté et la salubrité de l’air, qui rétablit notamment les malades débarqués du navire, ou encore la grosseur et l’abondance des bois dans les forêts qui couvrent l’île de toutes parts… « Nous y avons trouvé un nombre considérable de grandes tortues terrestres, aussi grosses qu’un homme peut porter et qui étaient un excellent manger. A mon avis, c’est un endroit pour se ravitailler aussi favorable qu’on peut le souhaiter, d’autant plus que l’ île est inhabitée », écrit alors Samuel Castleton.
Un siècle plus tard, le constat est alarmant. Plus de tortues, et plusieurs variétés d’oiseaux et de chauve-souris ont également disparu. Les forêts se sont elles aussi bien éclaircies, et l’air n’est plus aussi salubre… L’affaire est connue. Ce qui l’est moins, c’est que la prise de conscience que nous qualifierions aujourd’hui d’écologique, est ainsi quasiment contemporaine de l’occupation européenne de ces « paradis tropicaux ». En effet, dès les débuts de la colonisation des îles Mascareignes (La Réunion, Maurice et Rodrigues), certains habitants, tout comme les représentants de la Compagnie des Indes orientales, puis les gouverneurs au nom du roi de France, alerteront précocement des atteintes et des dégradations faites à l’environnement, et tenteront de proposer puis de mettre en place des mesures conservatoires.
Pour autant, quelle est donc la particularité de ces îles Mascareignes pour être devenues malgré elles des observatoires privilégiés d’une prise de conscience écologique ? D’abord, ce sont des îles désertes avant l’arrivée des premiers Européens. Ensuite, de petite taille, elles se trouvent éloignées de tout continent, leur permettant de fait d’abriter une faune et une flore originales et exceptionnelles. Pendant près de trois siècles pourtant, ces îles oscilleront jusqu’à nos jours entre nécessité de développement et nécessité de préservation ou de conservation de la biodiversité.
Une prise de conscience précoce
Les premiers colons qui débarquent dans la baie de Saint-Paul à La Réunion sont envoyés par la Compagnie des Indes orientales. Leur rôle est alors de cultiver des terres qui leur sont attribuées gratuitement, afin de se nourrir et nourrir les marins de passage lors de leurs escales. Jusqu’en 1667, les navires de la Compagnie des Indes accosteront de plus en plus fréquemment sur les îles Mascareignes. En parallèle, l’exploitation sauvage des forêts se développe, pour construire notamment de grands canots pour le cabotage autour de l’île, mais aussi pour fournir des mâts de rechange et toutes sortes de pièces de bois pour les navires qui y font escale sur la route des Indes.
Les premiers défrichements ne semblent pas prêter à conséquence, tant la forêt pluviale leur paraît dense, inépuisable. L’île Bourbon pullule alors de ressources. On se nourrit abondamment de tortues, et on en entasse d’autres par centaines sur les navires de passage. Oiseaux et gibiers sont quant à eux victimes de l’ivresse de liberté des premiers colons, qui s’adonnent aux plaisirs de la chasse, sans limite… La disparition des tortues suivra l’avancée des fronts pionniers de l’ouest, puis du sud de l’île Bourbon. Dès le début du XVIIIème siècle, elles auront complètement disparu.
A 200 kilomètres au nord-est de La Réunion, à l’île Maurice, ce sont les bois d’ébène qui sont mis en coupe réglée par les Hollandais dès le début de la colonisation. Les premiers occupants abattent ainsi les arbres du littoral, avant de défricher peu à peu l’intérieur des terres. Le célèbre « dodo » ou Dronte de Maurice (Raphus cucullatus) disparaitra à cette époque de la liste des espèces vivantes, tout comme les tortues géantes, qui disparaissent entre 1638 et 1721, du fait de massacres perpétrés par les Hollandais, puis par les Français. Les colons se tourneront ainsi à partir de 1735 vers l’île Rodrigues : un poste de ramassage y est créé, pour acheminer les tortues vers l’hôpital de Maurice, et pour approvisionner les vaisseaux qui y font escale. Ce seront au total plus de 10 000 tortues qui seront ainsi prélevées annuellement. Alors qu’elles étaient environ 300 000, il n’en reste plus guère dès la fin des années 1760. Par la suite, les colons s’installeront aux Seychelles où les tortues sont mangées mais également expédiées vers les Mascareignes. Subsisteront celles de l’atoll d’Aldabra, qui constituent en 1830 l’unique source d’approvisionnement de tout l’ouest de l’océan Indien. C’est d’ailleurs de cet atoll que les tortues géantes sont aujourd’hui réintroduites dans les îles Maurice et Rodrigues.
Les deux îles Mascareignes connaitront à cette même époque, en particulier pendant la Guerre de Sept ans, conflit franco-anglais entre 1756 et 1763, un abattage soutenu des arbres locaux pour les besoins de la marine de guerre. On prend alors progressivement conscience de la fragilité des économies coloniales insulaires, dépendantes de contextes internationaux qu’elles ne maîtrisent pas.
Gouverneurs et intendants à la rescousse
Rapidement, les premiers gouverneurs de Bourbon tentent toutefois d’imposer des limites. Jacob de La Haye, amiral de la marine royale française, est par exemple très vite conscient d’un déséquilibre entre les ressources consommées et consommables par les colons, dont le nombre ne cesse d’augmenter au fil des arrivées de bateaux de la Compagnie des Indes. Son ordonnance de 1674 énonce ainsi des interdictions claires, mais, semble-t-il, peu suivies d’obéissance. 15 ans plus tard, l’un de ses successeurs, Jean-Baptiste Drouillard, formulera lui aussi de nouvelles recommandations pour préserver ce qui reste, en tentant de faire du sud de l’île une « réserve naturelle » de gibiers. Rien à faire : les colons aiment trop la chasse. Il faudra également attendre 1713, et un édit royal, pour tenter de sauver les dernières tortues, qui continuent de fréquenter les côtes australes. Il est pourtant déjà trop tard.
A partir de 1715, la culture du café à grande échelle se développe dans le sud de l’île Bourbon, autrefois considéré comme « réserve de chasse et de vivres ». De nouvelles terres sont alors défrichées, à mi-pente, le climat y étant plus favorable pour la culture du café. La forêt sèche et semi-sèche des planèzes de la côte sous le vent disparaît alors presque complètement. L’essor de la culture du café entrainera également l’arrivée de milliers d’esclaves contre leur gré en provenance de la côte orientale d’Afrique, de Madagascar et d’Asie. Cette population esclave croît considérablement au XVIIIème siècle, passant en 70 ans de quelques centaines d’adultes à près de 23 000 en 1779 à La Réunion. A l’île Maurice, où on ne comptait que 1 000 habitants en 1735, on dénombre 15 000 esclaves en 1767. Un certain nombre d’entre eux parviendront à fuir les dures conditions de travail auxquelles ils sont soumis, et s’enfonceront vers l’intérieur des terres des îles, en remontant les grands couloirs des ravines. Pour survivre dans des endroits souvent escarpés, ils défrichent à haute altitude et y plantent des semences, se nourrissant également entre autres d’oiseaux, comme les Pétrels de Barau (Pterodroma baraui), et de leurs œufs.
A l’île Maurice, l’intendant Pierre Poivre, également botaniste et membre de la prestigieuse Académie des Sciences, tente de rationaliser l’exploitation des ressources des îles Mascareignes, notamment forestières, bien aidé par les difficultés liées à l’abattage et au transport des troncs très lourds, rendant leur exploitation moins rentable. Au moment de la rétrocession des îles Mascareignes au roi de France, l’amiral de la marine royale française va ainsi développer des cultures commerciales, dont le Giroflier (Syzygium aromaticum), le Muscadier (Myristica fragrans Houtt.) ainsi que des arbres à essences. D’autres cultures, vivrières cette fois, sont également mises en place, les jardins botaniques sont quant à eux réorganisés à la manière de ce qu’il avait pu observer dans la colonie sud-africaine, où ils sont conçus à la fois comme des espaces d’acclimatation des espèces introduites, mais aussi comme espaces de préservation d’espèces endémiques.
Plus tard, en 1835 à l’île Maurice, puis en 1848 pour les colonies françaises, l’esclavage sera aboli, et le remplacement des esclaves par de nouveaux travailleurs « engagés », venus d’Inde principalement, verra la population encore augmenter régulièrement dans les îles Mascareignes. Recrutés notamment pour travailler dans les champs de canne à sucre, on les retrouve également dans les usines, dans lesquelles la clarification du sucre nécessite une quantité importante de chaux, obtenue par concassage et pulvérisation du corail, extrait par explosifs des barrières coralliennes des Mascareignes. Plusieurs dizaines de fours à chaux seront ainsi construits sur les littoraux de La Réunion et de Maurice, au détriment du corail. A La Réunion, il faudra attendre l’arrêté du 9 juin 1969 émis par le préfet Vaudeville pour interdire la récolte du corail dans le lagon.
Au regard de ce rapide rappel historique, il semble indéniable que tout développement durable est un compromis, un équilibre, à un moment donné, entre les besoins de développement des sociétés, et les ressources dont elles disposent. A chaque période, cet équilibre fragile a été menacé, et a risqué de rompre, au profit de considérations économiques publiques et privées.
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