Faune sous-marine
François Sarano : « La nature peut retrouver sa plénitude »

24 juillet 2024
Sa passion pour l’océan perdure depuis près de 50 ans. Ancien bras droit du Commandant Cousteau, François Sarano consacre désormais ses principales recherches à un groupe de cétacés au large de l’île Maurice. Il est, de fait, un témoin privilégié de la transformation du monde marin. Entre espoir et urgence, il témoigne.
Comment avez-vous vu la biodiversité évoluer au fil du temps ?
François Sarano : Lorsque je plongeais il y a 40 ou 50 ans, on voyait de très gros requins partout. Aujourd’hui, il n’y a presque plus rien, c’est dramatique. Et ceux qui restent sont essentiellement des juvéniles. Le rythme de notre exploitation est tel qu’on ne laisse plus la nature se régénérer, on ne laisse plus les animaux grandir et vieillir. Et c’est valable pour quasiment l’ensemble des grands animaux qui ont une longue durée de vie. On a des populations qui ne sont faites que de jeunes, de jeunes adultes au mieux. Or, un écosystème est solide lorsque les populations qui le composent comptent l’ensemble de leurs classes d’âge, sans quoi il se trouve considérablement fragilisé et, par exemple, beaucoup moins résistant face aux espèces exotiques envahissantes.
Pouvons-nous encore inverser la tendance ?
François Sarano : Il faut arrêter d’exploiter systématiquement les écosystèmes marins. Il faudrait multiplier les réserves marines sans exploitation, sans prélèvement, afin qu’elles couvrent 30% de nos océans. Ainsi, les individus qui ne sont pas prélevés peuvent grandir, vieillir. Malheureusement les bateaux de pêche sont partout, exploitent partout, aucun endroit n’est épargné. Mais si nous faisons des réserves marines – et des vraies réserves marines – on assisterait à un changement profond sous 10 ou 15 ans.
Aujourd’hui, il est très courant de rencontrer des baleines. A La Réunion, par exemple, on ne voyait pas de baleines il y a 40 ans. Elles n’ont pas décidé d’y venir tout d’un coup, mais grâce à l’arrêt de la chasse, les populations s’étoffent à nouveau et repeuplent les territoires qu’elles occupaient autrefois. Cela montre bien que même pour des espèces fragiles, l’arrêt de l’exploitation fonctionne ! Si on arrête de massacrer la nature, elle peut retrouver sa plénitude.
Votre consacrez votre vie à l’étude de la biodiversité sous-marine. Comment permettre une meilleure prise en compte de la recherche scientifique dans les décisions politiques ?
François Sarano : Il faut que les scientifiques se rebellent, comme ils le font aujourd’hui. J’ai connu une époque où nous étions très peu à nous engager contre la destruction de la planète et le bien commun. Du temps de Cousteau [dont François Sarano a été chef d’expédition et conseiller scientifique, NDLR], ou même il y a encore une vingtaine d’années, nous étions montrés du doigt, disqualifiés. Depuis, les efforts entrepris par le GIEC, Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, pour donner aux politiques les éléments nécessaires à la compréhension des conséquences de l’augmentation de l’effet de serre, n’ont pas été suivis des décisions nécessaires pour enrayer la catastrophe. Les mesures n’ayant pas été prises, les scientifiques sont de plus en plus nombreux à vouloir faire pression, à s’engager. Plus il y aura de scientifiques en rébellion, plus la société, alertée, sera à même de choisir des politiques compétents, ou moins corrompus.
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Photo en Une : © Véronique Sarano
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