Faune terrestre
Une nouvelle espèce de manchot découverte dans l’océan Indien

08 octobre 2026
Une nouvelle espèce de manchot papou a été identifiée aux îles Kerguelen, dans le sud de l’océan Indien. Il s’agit de la première nouvelle espèce de manchot décrite depuis plus de 100 ans.
Mesurant près de 1,20 mètre, le manchot empereur de l’Antarctique est peut-être le représentant le plus connu de la famille des manchots, mais il est loin d’en être le seul. Dix-sept autres espèces de manchots vivent dans l’hémisphère Sud, et nombre d’entre elles peuplent des îles isolées difficiles d’accès, y compris pour les scientifiques.
Cet isolement pourrait expliquer comment une espèce entière de manchot papou est demeurée jusqu’à aujourd’hui complètement inconnue. Ces oiseaux vivent à l’extrême sud de l’océan Indien, sur les îles Kerguelen. Aussi connues sous le nom d’îles de la Désolation, elles se situent à près de 3 200 kilomètres de toute terre habitée, à l’exception de missions ponctuelles.
Une équipe internationale dirigée notamment par des chercheurs de l’Université Andrés Bello, au Chili, et de l’Université de Californie, à Berkeley, a désormais identifié cette population comme une espèce distincte, le manchot papou du sud-est (Pygoscelis kerguelensis). Il s’agit de la première nouvelle espèce de manchot décrite depuis plus de 100 ans, comme le rappellent les résultats de leur étude publiés dans la revue Communications Biology.
Quatre espèces distinctes
Les données génétiques montrent que ce que les scientifiques considéraient autrefois comme une seule espèce de manchot papou largement répandue est en réalité constitué de quatre espèces distinctes. L’une d’entre elles n’avait jamais été officiellement reconnue. Hormis de subtiles différences de taille corporelle et de vocalisations, elle ressemble beaucoup aux autres manchots papous, avec le ventre blanc et le dos noir caractéristiques qui aident les manchots à éviter les prédateurs et à chasser leurs proies dans l’océan.
Génétiquement, cependant, elle est clairement distincte. Les scientifiques qualifient ce type d’organisme d’« espèce cryptique », c’est-à-dire une espèce qui ressemble à des espèces apparentées malgré des différences génétiques importantes. Les chercheurs ont également déterminé que trois populations de manchots papous auparavant classées comme sous-espèces sont suffisamment différentes génétiquement pour être reconnues comme des espèces à part entière.
Bien que nouvellement reconnue, l’espèce de manchot papou du sud-est pourrait déjà avoir un avenir incertain. Deux des autres espèces identifiées pourraient également être vulnérables à mesure que le réchauffement climatique transforme les régions antarctiques et subantarctiques où elles vivent. Le manchot Pygoscelis ellsworthi est, quant à lui, le seul des quatre à vivre en Antarctique. Les projections climatiques suggèrent qu’il pourrait être relativement peu affecté et même étendre son aire de répartition.
« En Antarctique, d’autres espèces sont menacées par le changement climatique, a déclaré Juliana Vianna, l’une des autrices principales de l’étude et professeure en écosystèmes et environnement à l’Université Andrés Bello de Santiago. Le manchot papou est celui qui nous préoccupe le plus dans la région subantarctique. Il est très important que les institutions de conservation de tous les pays concernés [Chili, l’Afrique du Sud, la France, les Pays-Bas, l’Australie et la Nouvelle-Zélande] reconnaissent ces trois espèces de manchots papous et prennent les mesures appropriées pour les protéger. »
Un siècle de débats
Pour mettre fin aux désaccords persistants concernant la classification des manchots papous, plusieurs auteurs de l’étude ont réuni des spécialistes du manchot du monde entier pour mener une vaste étude génomique des populations. Celle-ci visait à comparer leur patrimoine génétique afin de déterminer les liens et les différences entre elles.
Des chercheurs avaient auparavant proposé jusqu’à six sous-espèces de manchots papous, mais aucun consensus universel n’existait. Ce nouveau travail constitue cette fois un consensus fondé sur le séquençage du génome entier de 64 manchots provenant de 10 colonies de reproduction. Pour la première fois, l’échantillonnage couvrait presque l’intégralité de l’aire géographique des manchots papous.
L’équipe a également comparé des caractéristiques physiques et comportementales, notamment la coloration, les vocalisations, les périodes de reproduction, le régime alimentaire et le comportement alimentaire : « Il n’existe probablement aucune espèce de manchot dont la taxonomie ait été davantage débattue que celle du manchot papou, estime Rauri Bowie, conservateur au Museum of Vertebrate Zoology de l’Université de Californie à Berkeley. Pendant plus de 100 ans, la question du nombre d’espèces ou de sous-espèces a été controversée. Cette publication tente d’apporter une réponse à cette question en utilisant des approches intégratives de pointe. »
La dispersion des manchots dans l’hémisphère Sud
Bowie et Vianna étudient depuis près de dix ans la manière dont les manchots ont évolué et se sont diversifiés. En 2019, ils ont publié des recherches indiquant que les manchots seraient apparus près de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande il y a environ 22 millions d’années. Les manchots empereurs et royaux se sont ensuite séparés des autres lignées, les premiers étant associés à l’Antarctique et les seconds à la région subantarctique. Il y a environ 12 millions d’années, la formation du courant circumpolaire a permis à d’autres groupes de manchots de se disperser dans la région subantarctique, colonisant progressivement des îles et archipels isolés et atteignant aussi loin au nord que l’Afrique et l’Amérique du Sud.
Les manchots papous disposent d’un avantage important par rapport à nombre de leurs proches parents : leur régime alimentaire est très adaptable. Plutôt que de dépendre fortement d’un seul type de proie, ils consomment presque tout ce qu’ils peuvent attraper sous l’eau.
Cette souplesse alimentaire devient de plus en plus importante à mesure que les populations de krill diminuent. Les manchots dont le régime alimentaire est plus spécialisé, notamment les manchots empereurs et les manchots Adélies, voient leurs effectifs diminuer dans certaines régions. À l’inverse, les manchots papous, qui vivent à leurs côtés sur la péninsule Antarctique, voient leur nombre augmenter.
Un régime alimentaire flexible
Ironiquement, le régime alimentaire très varié des manchots papous pourrait également avoir contribué à la création des espèces distinctes reconnues aujourd’hui. Parce qu’ils peuvent se nourrir d’une grande variété de proies, notamment de poissons, de krill, de calmars et de seiches, ils n’ont pas besoin de s’éloigner particulièrement de leurs colonies de reproduction pour chercher de la nourriture. Ils ont également tendance à revenir année après année sur les mêmes sites de nidification.
Sur de longues périodes, les populations vivant sur des îles isolées se sont progressivement adaptées à leur environnement local. Ces différences comportementales et écologiques ont peu à peu été renforcées par la sélection naturelle à travers leurs génomes. Les chercheurs estiment que les quatre espèces de manchots papous ont divergé au cours des 300 000 à 500 000 dernières années. L’isolement géographique a joué un rôle majeur, tout comme le Front polaire antarctique, une importante limite dans l’océan Austral où la température et la salinité de l’eau changent fortement. Cette limite peut également restreindre les déplacements des animaux marins.
Au nord du Front polaire, où les eaux sont plus chaudes et plus salées, vit la lignée orientale, Pygoscelis taeniata, présente sur les îles Crozet, Marion et Macquarie. La lignée septentrionale, Pygoscelis papua, est, elle, limitée aux îles Malouines (ou Falkland) et aux îles Martillo, en Amérique du Sud. La lignée sud-orientale nouvellement décrite, Pygoscelis kerguelensis, vit à proximité du Front polaire. Cette population relativement réduite a évolué sur l’île de Kerguelen et probablement sur l’île voisine de Heard. Enfin, plus au sud, vit la lignée la plus nombreuse, Pygoscelis ellsworthi. Elle occupe la péninsule Antarctique, les côtes de l’Antarctique et l’île de Géorgie du Sud.
Les manchots s’adaptent à leur environnement
Par rapport aux travaux précédents, les chercheurs ont examiné une portion beaucoup plus importante du génome et analysé des milliers de différences génétiques appelées polymorphismes mononucléotidiques (SNP). Ces données ont révélé comment chaque espèce de manchot papou s’est adaptée à son environnement particulier. Le manchot papou austral, qui prospère en Antarctique, possède des modifications génétiques associées à la vie dans des conditions polaires extrêmes. L’équipe a trouvé un plus grand nombre de gènes liés à la production de chaleur, au stockage des graisses et des lipides, ainsi qu’à la perception de la lumière. Les modifications touchant la perception de la lumière pourraient d’ailleurs aider les oiseaux à faire face aux variations saisonnières spectaculaires de la durée du jour ainsi qu’à l’intense réflexion de la lumière sur la glace.
Le manchot papou oriental, en revanche, possède davantage de gènes associés à un métabolisme efficace des glucides et à de meilleures capacités de plongée. Ceux-ci comprennent des gènes impliqués dans le transport et l’utilisation de l’oxygène, la formation des vaisseaux sanguins, l’activité des mitochondries (les structures cellulaires qui produisent l’énergie) et le développement des poumons. Ensemble, ces caractéristiques pourraient permettre aux oiseaux de rester plus longtemps sous l’eau lorsqu’ils cherchent leur nourriture dans des océans relativement peu productifs sur le plan biologique.
Le manchot papou septentrional d’Amérique du Sud présente un profil différent. Son génome est enrichi en gènes impliqués dans la digestion, la contraction cardiaque et l’excitation musculaire. Ces modifications pourraient favoriser l’activité physique soutenue nécessaire à une alimentation prolongée sous l’eau.
La menace du changement climatique
L’équipe a également utilisé des modèles climatiques pour estimer où des habitats adaptés aux manchots papous pourraient exister en 2050. Dans un scénario de changement climatique modéré, les espèces subantarctiques insulaires pourraient perdre des habitats favorables sur toutes les îles où elles vivent actuellement. Dans de nombreux cas, il y aurait peu ou pas d’îles proches susceptibles d’offrir un habitat de remplacement approprié.
Le manchot papou antarctique pourrait connaître une situation très différente. La zone offrant un habitat adapté devrait s’étendre plus profondément à l’intérieur du continent à mesure que les conditions évoluent. Dans le même temps, les manchots empereurs, les manchots Adélies et les manchots à jugulaire devraient voir leurs populations diminuer à mesure que la banquise disparaît et que les populations de krill qui se développent sous la glace sont affectées.
Le changement climatique n’est pas le seul danger auquel sont confrontés les manchots en dehors de l’Antarctique. Le réchauffement des océans, la destruction des habitats, la prédation par les rats et les chiens, la concurrence avec les pêcheries commerciales et les captures accidentelles dans les filets de pêche menacent également de nombreuses populations.
« En ce qui concerne le changement climatique, les espèces insulaires dont les populations sont très réduites pourraient être comparées aux manchots papous subantarctiques, envisage Juliana Vianna. Les manchots des Galápagos et les autres espèces de manchots insulaires, parce qu’ils sont endémiques de ces îles, n’auront nulle part où aller après une modification de leur environnement. Ces îles sont très isolées et ces manchots ne peuvent pas facilement s’adapter pour coloniser une autre région. »
Protéger les manchots grâce à la génétique
L’ensemble de données exceptionnellement vaste et diversifié constitué pour cette recherche pourrait s’avérer utile bien au-delà des questions de classification des manchots. Les génomes des manchots pourraient servir à identifier les différences génétiques associées à la survie face à la grippe aviaire, une maladie qui touche actuellement des populations d’oiseaux et de mammifères dans le monde entier. L’identification des caractéristiques génétiques liées à la résistance ou à la vulnérabilité pourrait aider les spécialistes de la conservation à déterminer quelles populations sont confrontées aux plus grands dangers.
« Le séquençage du génome entier a transformé notre capacité non seulement à étudier l’adaptation sous l’angle de la diversification, mais il possède également une valeur très importante pour la conservation », soutient Bowie. Dans son ensemble, l’étude réunit des biologistes d’Australie, d’Espagne, du Venezuela, d’Afrique du Sud, du Royaume-Uni, de France, d’Argentine, de Monaco et du Brésil. Daly Noll, de l’Université du Chili à Santiago, est le premier auteur de l’étude.
Traduit de l’anglais depuis un article original de l’UC Berkeley.
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