Faune sous-marine
Shark Citizen révèle de nouvelles informations sur la pêche des requins à La Réunion

22 mars 2024
Shark Citizen, association engagée dans l’étude et la conservation des requins, vient de clore son projet SAURA (Sensibilisation et Acquisition de données sur les captURes à la côte de requins mArteau juvéniles et de requins de récif à La Réunion). Ce projet visait à sensibiliser les pêcheurs et le public à la réglementation et aux enjeux de conservation mais également à collecter des données sur la pêche des requins de récif et marteaux depuis le bord via des enquêtes et collecte de données. Les résultats de cette étude, présentés aux services de l’État et autres acteurs du milieu marin, mettent en lumière l’urgence d’agir pour protéger ces espèces vulnérables. Ce projet a pu être réalisé avec le soutien financier de l’Office français de la biodiversité et de la DEAL Réunion.
Sur plus de 500 espèces de requins connues à travers le monde, 167 sont considérées menacées par l’UICN dont 35 sont « En danger critique d’extinction ». Le nombre de requins est en fort déclin depuis les années 70 avec une diminution de 71 % des populations. A La Réunion, bien que les études manquent, la tendance est similaire. Depuis les années 2000, les requins sont de moins en moins observés. On y recense notamment cinq espèces de requins de récif (quatre espèces classées « Vulnérable » et une « En danger ») qui sont interdites de pêche par arrêté préfectoral depuis 2015. Pourtant, sur les 76 pêcheurs enquêtés tout autour de l’île dans le cadre du projet SAURA de l’association Shark Citizen, seuls 31 % connaissaient correctement la réglementation mise en place il y a bientôt neuf ans. Autre constat inquiétant : seulement 15 % d’entre eux étaient en mesure d’identifier correctement les différentes espèces de requins. Sachant que le requin bouledogue peut être la cible des pêcheurs, sa confusion fréquemment relevée avec d’autres espèces comme le requin gris est un réel problème.
Cette méconnaissance de la réglementation et des espèces ainsi que l’utilisation d’engins de pêches non sélectifs entraînent la capture occasionnelle de requins de récif. Depuis 2013, Shark Citizen a en effet comptabilisé 42 captures de requins de récif dont 31 depuis 2015 (parmi eux, 20 sont issus des programmes de pêche mise en place dans le cadre de la crise requin), à savoir :
- 6 requins pointes blanches C. albimarginatus (quatre dans le cadre des programmes de pêche) ;
- 4 requins gris C. amblyrhynchos (deux dans le cadre des programmes de pêche) ;
- 18 requins nourrice N. ferrugineus (14 dans le cadre des programmes de pêche) ;
- 3 requins corail T. obesus (aucun dans le cadre des programmes de pêche).
Ces chiffres ne sont que les relevés de l’association et le nombre de captures réelles est certainement plus élevé. Il est important de noter que 39 % des pêcheurs enquêtés ont déjà pêché du requin et que, parmi eux, seulement 26 % en ont pêché de manière volontaire. Shark Citizen a donc créé une plaquette d’information sur la réglementation et l’identification des espèces à destination des pêcheurs. Cette plaquette a été diffusée largement sur ses réseaux sociaux, sur les groupes Facebook de pêche, dans les commerces spécialisés, auprès des associations de pêcheurs et lors des enquêtes sur le terrain. L‘association a également créé un jeu de plateau en partenariat avec les Petits Débrouillards et l’Académie de La Réunion afin de sensibiliser les scolaires et le grand public à la biologie, l’écologie et la conservation des requins.
Le cas du requin marteau
En plus des cinq espèces de requins de récif, trois espèces de requins marteaux (appelées localement Sora, Pantoufle ou Pantouflier) fréquentent les eaux réunionnaises :
- Le Grand requin marteau Sphyrna mokarran (« En danger critique d’extinction ») ;
- Le requin marteau lisse ou commun Sphyrna zygaena (« Vulnérable ») ;
- Le plus fréquemment observé, le requin marteau halicorne Sphyrna lewini (« En danger critique d’extinction »).
Par le passé, des bancs de quelques dizaines d’individus de requins marteaux halicorne étaient observés au niveau de la Pointe au Sel (commune de Saint-Leu) en septembre-octobre. Ce n’est plus le cas actuellement, signe d’un déclin de l’espèce ou d’une modification de ses habitudes de vie. Des observations de bancs se produisent encore très rarement, à l’image des 25 individus filmés par drone en début d’année dans le Sud Sauvage. Si des individus isolés sont encore observés en plongée pour les plus chanceux ou en surface pendant la saison baleine, les observations les plus nombreuses se font… au bout de la ligne !
Sur l’ensemble des captures de requin effectuées par les pêcheurs enquêtés, 89 % concernent des requins marteaux. La très grande majorité de ces requins marteaux capturés sont des juvéniles d’environ 50 centimètres ainsi que quelques immatures (un à deux mètres). Les requins adultes sont beaucoup plus rares depuis le bord. Shark Citizen a collecté un ensemble de données au fil des années via son réseau d’observateur ReMORRAS, les réseaux sociaux, les données des programmes de pêches préventives et par des enquêtes sur le terrain. Depuis 2013, 366 données de captures de requins ont ainsi été rassemblées, dont 243 captures de requins marteaux. Il ne s’agit encore une fois que des chiffres relevés par l’association.
Selon les données récoltées, en moyenne 22 requins marteaux sont capturés chaque année (minimum de un individu observé en 2017 et maximum de 48 en 2023). On observe très clairement que lorsque l’effort d’observation est plus accru, beaucoup plus de captures sont constatées. Ces requins sont principalement pêchés en début d’année (janvier à mars) et en fin d’année (octobre à décembre) dans une moindre mesure. Il y a très peu de capture entre mai et août, mais notons que ces données sont essentiellement issues de la pêche du bord. Des captures se font donc peut être régulièrement depuis la pêche embarquée. L’analyse des données indiquent une majorité de capture de juvéniles au Nord et à l’Est, ce qui ne reflète pas les informations empiriques connues. En effet, l’étang du Gol est par exemple identifiée comme une zone privilégiée pour la pêche des juvéniles requins marteaux mais apparaît peu dans les enquêtes. Les pêcheurs citent en tout cas de nombreux sites tout autour de l’île comme zone de pêche régulière ou plus anecdotique.
Un cas particulier de pêche au filet maillant a été observé durant les enquêtes : en une nuit, 28 petits requins marteaux de 51 centimètres en moyenne ont été capturés. Le lendemain, même endroit, même technique, six juvéniles ont de nouveau été capturés. Le filet est un engin de pêche non sélectif qui capture tous les animaux le traversant dont la taille permet de s’emmailler. Il est potentiellement impactant pour les requins marteaux, comme cette observation le démontre, et permet la capture de nombreux individus en une seule fois. Plusieurs signalements de captures allant jusqu’à 10 individus en une session de pêche à la ligne ont aussi été remontés à l’association, indiquant également l’impact potentiel et la non-sélectivité d’une ligne selon la technique utilisée. Il est impossible d’évaluer rigoureusement le nombre d’individus capturés chaque année avec ces données parcellaires, mais il est facile d’estimer que plusieurs centaines de requins marteaux juvéniles sont pêchés chaque année à La Réunion.
Il est bon de rappeler que la pêche au filet n’est pas autorisée en loisir et que la vente des requins marteaux n’est pas autorisée en raison du risque de contamination par la ciguatera et autres toxines. Shark Citizen a cependant constaté à plusieurs reprises des ventes sur Facebook ou Le bon coin. Il semble que ces transactions soient plus couramment réalisées par bouche à oreille.
Que faire face à ces constats ?
Ces données ne sont qu’un début et plusieurs questions doivent encore trouver leurs réponses pour mieux connaître et protéger efficacement les requins marteaux. Combien de femelles en gestation fréquentent les eaux réunionnaises ? Combien de petits naissent à La Réunion chaque année ? Combien de temps restent-ils à la côte ? Combien d’individus sont réellement pêchés localement (du bord mais également embarquée) et comment cette pratique impacte- t-elle l’espèce ? L’île dans sa globalité doit-elle être considérée comme une nurserie, ou seulement certains sites spécifiques ? Ce qui est certain, c’est que La Réunion est une île où l’on retrouve les requins marteaux à leurs différents stades de vie, où des rassemblements de dizaines d’individus peuvent être observés et qui sert de nurserie pour cette espèce en danger critique d’extinction. Ces spécificités représentent un patrimoine exceptionnel. La Réunion a une responsabilité locale et régionale vis-à-vis de cette espèce qui ne représente pas de danger pour l’homme.
Les engins de pêche ne permettant pas de cibler les espèces et les requins marteau étant particulièrement sensibles à la capture – ils meurent pour la plupart dans les heures ou jours suivants leur relâche -, la meilleure protection serait la mise en place de zones temporaires d’interdiction de pêche. La majorité des pêcheurs enquêtés s’est montrée favorable à cette mesure, même s’ils étaient conscients de la complexité à la mettre en place. Par ailleurs, une intégration de l’évaluation des juvéniles requins marteaux dans les études d’impact serait bienvenue.
Shark Citizen poursuit ses efforts de sensibilisation, valorise les données issues du projet (définition d’aires d’importance pour les requins et raies avec le Groupe spécialiste des requins de l’UICN, communication large), échange avec les services de l’État pour une réglementation pertinente et réfléchit à la mise en place d’autres projets pour mieux connaître et protéger cette espèce.