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Regards sur la biodiversité dans le sud-ouest de l'Océan Indien

Primatologie

Quelle stratégie de conservation pour les lémuriens des Comores et de Madagascar ?

Lemur Mongoz lémurien

30 avril 2024

Par : Mohamed Thani Ibouroi (Groupe de Recherches et de Protection de la Faune et de La Flore des Iles de l’Océan Indien - GRPFOI)

Les populations de Lémurs mongoz sont particulièrement vulnérables du fait de la destruction de leur habitat naturel.

La biodiversité des îles de l’océan Indien, bien que remarquable par son taux d’endémisme élevé, est particulièrement menacée. En effet, elle fait face à des pressions anthropiques grandissantes et voit ses habitats naturels progressivement disparaître. A Madagascar par exemple, environ 44 % de la forêt naturelle a été converti en zones urbaines et agricoles entre 1990 et 2017. Aux Comores, la situation est encore plus alarmante. Entre 1973 et 1983, la superficie d’habitats naturels perdus a été estimée à 36 %, 85 % et 53 % respectivement à Mohéli, Anjouan et Grande Comore. Les lémuriens sont les espèces les plus vulnérables aux pertes d’habitats à Madagascar et ses îles voisines du fait de leurs fortes liaisons aux forêts naturelles. Face à ces vitesses élevées de pertes d’habitats naturels, plus de 94 % des espèces de lémuriens sont classées « Vulnérables », « En danger » ou « En danger critique d’extinction » par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Du fait de leur rôle fondamental dans la dynamique des écosystèmes à travers la pollinisation des plantes et la dispersion des graines, ces espèces doivent faire l’objet d’une attention particulière pour leur préservation. 

Le Lémur mongoz (Eulemur mongoz) est l’une des espèces de lémuriens les plus menacées d’extinction par la perte d’habitats. Classée « En danger critique d’extinction » par l’UICN, cette espèce est distribuée dans la région nord-ouest de Madagascar mais aussi dans les trois îles de l’Union des Comores (Anjouan, Mohéli et Grande Comore) où elle semble être introduite par l’homme il y a environ 1 000 à 1 500 ans. A Madagascar, l’espèce semble être fortement liée à la forêt naturelle intacte, ce qui la rend particulièrement vulnérable. En effet, certains habitats de l’espèce, notamment à Ambato Boeny et à Mariarano, ont complément disparu et l’espèce semble avoir déjà perdu plus de 80 % de sa population. Aux Comores, le Lémur mongoz est repéré dans différents types d’habitats notamment dans des zones agricoles, dans des forêts dégradées mais aussi dans des forêts naturelles humides. Dans ces îles, une grande partie des habitats de l’espèce se situe en dehors des zones protégées, ce qui augmente sa vulnérabilité. Pour cette espèce, peu d’informations sont connues sur l’écologie, les tailles des populations, les distributions spatiales dans les deux régions biogéographiques, ce qui représente un handicap pour le développement de stratégies de conservation efficaces.

A travers une étude publié dans la revue International Journal of Primatology1, plusieurs paramètres ont été évalué : les tailles des populations, la distribution spatiale ainsi que les déterminants de l’utilisation de l’espace par les individus dans chaque région. De telles informations sont extrêmement importantes pour identifier les causes des déclins et proposer des mesures de conservation. De plus, comparer les tailles des populations et les choix des habitats des deux populations permet de comprendre si la population introduite aux Comores pourrait être considérée comme un réservoir pour la population hautement menacée de Madagascar. Pour ce faire, des données de « présence-seules » de l’espèce collectées dans les différents types d’habitats ont été combiné à des variables écologiques, telles que l’importance de la forêt, l’abondance des arbres, la biomasse etc. et topographiques, c’est-à-dire l’altitude, pour estimer les tailles des populations et évaluer les distributions spatiales ainsi que l’effet des actions anthropiques sur ces deux populations.

Pour les modélisations, la méthode de Distance Sampling a été appliquée en se basant sur l’approche de Conventional Distance Sampling ainsi que la méthode de Density Surface Modeling pour estimer les densités et tailles des populations. La méthode de Species Distribution Modeling a été adoptée aussi pour évaluer l’effet des facteurs écologiques et topographiques sur le choix des niches des écologiques de l’espèce.  

Distributions spatiales, tailles des populations et stratégies de conservation 

Les résultats ont révélé deux patterns différents de l’utilisation de l’espace et des tailles des populations pour les deux populations étudiées. La densité et la taille de la population du Lémur mongoz des Comores sont très élevées avec une aire de distribution très large. Aux Comores, la distribution de l’espèce ainsi que son abondance sont corrélées à différents types d’habitats, notamment les villages, les zones agricoles, les forêts secondaire mais aussi les forêts naturelles intactes.

A Madagascar, la densité et la taille de la population sont très faibles avec une aire de distribution très restreinte comparée aux habitats disponibles. L’abondance et la distribution de cette espèce à Madagascar sont fortement corrélées à la forêt naturelle intacte et l’espèce semble éviter les zones de plantation et les forêts dégradées. Cependant, bien que la population des Comores semble être moins menacée du fait de la taille élevée de sa population et de son adaptation à différents types d’habitats, la dégradation des habitats naturels, le braconnage et la conversion des forêts naturelles en zone de culture rendent la population de lémuriens de Madagascar plus vulnérable d’extinction.

La densité et la distribution des primates sont donc fortement liées à la qualité des habitats. Or, la destruction des habitats naturels est fortement liée, dans ces deux régions, à un niveau de pauvreté élevé. Il est donc suggéré par les chercheurs à l’origine de l’étude de :

  • améliorer le niveau de vie et le bien-être des populations humaines locales, pour les rendre moins dépendants aux ressources naturelles et réduire l’utilisation non durable des ressources naturelles ;
  • impliquer toutes les communautés locales dans la conservation et la gestion d’habitats naturels ;
  • restaurer les forêts (par reboisement) et éviter de convertir les forêts secondaires en zones agricoles ;
  • considérer la population de l’Union des Comores comme étant un réservoir pour renforcer la population de Madagascar du fait que cette population des Comores soit moins menacée et est en augmentation.

 


  1. Ibouroi, M.T., Dhurham, S.A.O. & Rabarivola, C. Habitat Suitability and Population Size Estimates for the Mongoose Lemurs (Eulemur mongoz) of Madagascar and the Comoro Islands, and Implications for Their Conservation. Int J Primatol 44, 21–44 (2023).
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