Histoire
Pêche d’un coelacanthe aux Comores : retour sur une histoire exceptionnelle

10 juillet 2026
L’évènement a suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux. Considéré comme l’un des animaux les plus emblématiques de l’évolution, le cœlacanthe n’a été retrouvé vivant qu’au siècle dernier, contre toute attente. Chaque rencontre avec ce poisson des profondeurs rappelle l’extrême fragilité de cette espèce menacée.
Une prise rarissime. Le 5 juillet à Anjouan, deux pêcheurs ont accidentellement remonté dans leur filet un cœlacanthe (Latimeria chalumnae). Souvent décrit à tort comme un fossile vivant, ce poisson préhistorique est apparu sur Terre il y a 400 millions d’années, soit bien avant les dinosaures ! Longtemps considéré comme éteint, le cœlacanthe figure depuis plus de 20 ans parmi les espèces « En danger critique d’extinction » sur la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).
À la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, les paléontologues ne connaissaient les cœlacanthes que par leurs fossiles. Les plus récents dataient de la période géologique du Crétacé supérieur, il y a environ 66 millions d’années. Mais, en l’absence de traces plus récentes, les scientifiques ont finalement conclu que le groupe avait disparu lors de la grande extinction qui emporta également les dinosaures non aviens.
Un poisson redécouvert
Un évènement inattendu survient finalement en 1938. Près de l’embouchure de la rivière Chalumna, sur la côte est de l’Afrique du Sud, un chalutier nommé Nerine remonte un poisson inhabituel. La conservatrice de musée Marjorie Courtenay-Latimer examine alors le spécimen et comprend immédiatement qu’il ne ressemble à aucune espèce connue de la région. Elle contacte l’ichtyologue James Leonard Brierley Smith, qui identifia l’animal comme un véritable cœlacanthe vivant.
Un an plus tard, Smith publie cette découverte et baptise l’espèce Latimeria chalumnae, en hommage à Courtenay-Latimer et à la rivière Chalumna où le poisson avait été pêché. Cette annonce fait sensation dans le monde scientifique, car elle révèle qu’une lignée supposée éteinte depuis des dizaines de millions d’années existe encore à l’époque contemporaire. Après cette découverte, aucun autre individu n’est observé pendant près de 14 ans. Beaucoup craignent alors qu’il ne s’agisse que d’un survivant isolé.
En 1952, nouveau rebondissement. Un second spécimen est finalement capturé au large d’Anjouan, aux Comores, dans le canal du Mozambique. Cette découverte montre alors qu’il existe bel et bien une véritable population vivant dans les profondeurs volcaniques de l’archipel. Des recherches ultérieures révélèront que les cœlacanthes, pouvant mesurer jusqu’à deux mètres de long pour un poids maximal de 110 kilos, vivent généralement entre 100 et 500 mètres de profondeur, dans des grottes sous-marines où la température reste relativement stable.
Deux espèces distinctes
Pendant plus d’un demi-siècle, seule une espèce était connue de la science. Puis, en 1997, un biologiste en voyage de noces en Indonésie remarque un individu d’apparence inhabituelle sur un marché aux poissons de Manado. Les analyses génétiques confirment qu’il s’agit d’une espèce distincte, décrite officiellement deux ans plus tard sous le nom de Latimeria menadoensis. Les cœlacanthes révèlent alors une répartition plus vaste qu’on ne le pensait.
Depuis, les recherches se sont multipliées afin de mieux comprendre ce survivant. À l’instar de celles menées par Laurent Ballesta dans le cadre des expéditions Gombessa, les observations réalisées grâce aux submersibles et aux caméras sous-marines ont permis d’étudier le cœlacanthe dans son environnement naturel. Le séquençage de son génome, publié en 2013, a confirmé que le cœlacanthe appartient aux sarcoptérygiens, le groupe des poissons à nageoires charnues dont une autre branche a donné naissance aux premiers vertébrés terrestres. Il n’est toutefois pas un ancêtre direct des animaux terrestres actuels, mais un cousin évolutif qui a conservé certaines caractéristiques héritées d’anciens poissons.

Aujourd’hui, les deux espèces connues de cœlacanthes, Latimeria chalumnae et Latimeria menadoensis, restent rares et menacées. Leur croissance lente, leur reproduction tardive et les captures accidentelles par la pêche représentent des risques importants. Si le coelacanthe pourrait vivre au moins un siècle, contre 22 ans estimés auparavant, il n’atteint sa maturité sexuelle à l’âge moyen de 55 ans et compte une période de gestation de cinq ans.
L’espèce serait donc plus en danger qu’on ne le croyait car, face aux menaces anthropiques, peu d’individus peuvent atteindre l’âge de se reproduire, souligne une étude conjointe de l’UICN et du Muséum national d’Histoire naturelle publiée en 2021. « Le cœlacanthe prend la place de champion du monde de la durée de gestation, dépassant de loin le record de l’éléphant (deux ans de gestation) chez les mammifères ou du requin lézard (3 ans et demi) chez les poisons », commente Bruno Ernande, l’un de ses co-auteurs.
Des consignes claires
Suite à la récente capture involontaire d’un cœlacanthe à Anjouan, une nouvelle opération de sensibilisation des pêcheurs devrait être prochainement lancée. Les autorités locales et les organisations environnementales rappellent les consignes à respecter lorsque l’animal est remonté vivant des engins de pêche :
- Limiter au maximum les manipulations pour éviter de stresser voire de blesser l’animal ;
- Garder le poisson dans l’eau autant que possible pour éviter l’asphyxie ;
- Éviter de le mettre en contact avec des surfaces rugueuses qui pourraient endommager sa peau ;
- Couper la ligne de pêche ou détacher délicatement l’hameçon, si cela peut être fait sans danger ;
- Relâcher rapidement le cœlacanthe dans une zone suffisamment profonde.
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