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Regards sur la biodiversité dans le sud-ouest de l'Océan Indien

Interview

Jean-Louis Etienne : « La transition s’avérera longue et complexe »

Jean-Louis Etienne se revendique "entrepreneur d'expédition lointaine".

20 septembre 2023

Par : David Josserond

Jean-Louis Etienne a été le premier homme à atteindre le pôle Nord en solitaire en 1986. Aujourd’hui, il se lance dans une nouvelle aventure hors-norme, le Polar Pod. Cette plateforme océanographique habitée sillonnera prochainement l’océan austral. Rencontre avec « un entrepreneur d’expéditions lointaines » et défenseur de la biodiversité, dont il constate le déclin depuis plusieurs décennies. 

Jean-Louis Etienne : Vivre dehors m’a toujours semblé naturel. Petit, j’aimais la nature comme un refuge, mais aussi comme une toise aux défis que je m’inventais. A l’époque, ma préférence se portait sur la montagne, la mer et l’océan n’étant pour moi que synonymes de plages ou de vacances ennuyeuses. Plus tard, au cours de mon internat en chirurgie, j’ai eu l’envie de participer à des expéditions scientifiques en proposant mes services en tant que médecin. C’est ainsi que j’ai eu l’opportunité de faire partie de l’équipage du Pen Duick VI d’Eric Tabarly lors de sa course autour du monde en 1977, puis de prendre part à des expéditions dans l’Himalaya ou en Patagonie. Puis vinrent les premières expéditions polaires en 1979 , au Groenland notamment, avant que je ne décide d’écrire mon histoire, « mon Cap Horn à moi » comme j’aime à l’appeler, à savoir mon expédition au Pôle Nord en 1986. 

Vous vous définissez depuis comme un « entrepreneur d’expéditions lointaines » ? 

Mon expédition en solitaire au pôle Nord constitue à ce titre un véritable tournant dans mon histoire personnelle. Je me suis alors dit que j’allais passer ma vie à organiser des expéditions ! La notion d’entrepreneur d’expéditions lointaines apparait effectivement à ce moment-là. Depuis l’expédition Transantarctica, qui constitue encore à ce jour la plus longue traversée de l’Antarctique en traîneau à chiens, j’ai réellement pris conscience qu’une expédition scientifique ne se résumait pas seulement au terrain, mais requiert bel et bien en amont des moyens humains, financiers, et une véritable logistique, à l’instar d’une entreprise. C’est pour cette raison que je me vois aujourd’hui d’abord comme un entrepreneur. 

Jean-Louis Etienne a rapidement identifié la surpêche comme
Près de 30 % des stocks mondiaux de poissons sont surexploités selon WWF. © NarisaFoto

Vous devenez au fil des ans témoin de l’évolution des régions polaires et identifiez très tôt la surpêche comme une cause de l’érosion de la biodiversité… 

Avant de parler de surpêche, il y a d’abord eu la surchasse. Au cours de mes voyages, j’ai en effet eu l’occasion de me rendre en Géorgie du Sud qui abritait, à la fin du XIXème siècle, le cœur de l’industrie baleinière. Cette région fût le théâtre d’un massacre colossal, qui avait déjà commencé avec les phoques dont on tirait l’huile et la graisse. Si on voit heureusement aujourd’hui les populations de mammifères marins réaugmenter progressivement, la surpêche continue de constituer une vraie menace. Qu’on se le dise, l’océan est attaqué ! Pourtant, ce même océan nourrit la moitié de l’humanité et constitue le grand régulateur du climat, en absorbant à lui- seul 93 % de l’excès de chaleur et 30 % des émissions des gaz à effet de serre (GES) que l’on émet, par photosynthèse du phytoplancton, et par dissolution du C02 dans l’eau.

La surpêche souligne quoi qu’il en soit selon moi une chose importante : la majorité de l’océan n’est pas suffisamment sous protection ou sous régulation. Au-delà des 200 milles nautiques, il n’y a plus de loi ! Ne parlons même pas de ces grands bateaux congélateurs, qui stationnent en dehors des zones écono- miques exclusives (ZEE) et passent des contrats de pêche avec des acteurs locaux, qui préfèrent alors aller vendre à un meilleur prix le fruit de leurs pêches à des exportateurs en haute-mer plutôt que d’alimenter le marché local. Si bien qu’en Afrique par exemple, des populations peuvent être amenées à manger du poisson surgelé provenant du Brésil. C’est délirant ! 

Que préconisez-vous pour une meilleure régulation de la pêche ? 

On fait face aujourd’hui aux conséquences d’une pêche non contrôlée en haute-mer et d’une surexploitation des ressources. En Europe par exemple, on a vu se développer ces dernières décennies des équipements et techniques de pêche qui dépassent largement la capacité de la nature à se régénérer. Je pense notamment à la pêche à l’électricité pratiquée encore par certains pays européens. Comment toutefois intervenir pour que les artisans de la pêche puissent continuer à pêcher dans de bonnes conditions, d’autant que les contrôles s’avèrent complexes en haute mer ? Les satellites nous informent d’ailleurs que certains navires déconnectent volontairement leurs systèmes automatiques d’identification (AIS) pour ne pas être localisés, devenant ainsi de véritables bateaux pirates ! Une idée pourrait être d’intervenir sur les lieux du rachat de ces denrées, de manière à pouvoir tracer efficacement les produits issus de ces pêches. 

La surpêche peut aussi mettre en péril ce que vous appelez « l’approche mutualiste de la nature » … 

L’île de Clipperton abrite la plus grande colonie mondiale de Fous masqués (Sula dactylatra Lesson), des oiseaux marins. Un jour, j’y aperçois plusieurs thoniers senneurs. Parallèlement, j’entends des ornithologues constater que beaucoup d’oiseaux juvéniles mouraient de faim. L’hypothèse d’une surpêche en thons dans la zone a rapidement été émise. Pourtant, les thons mangent, comme les Fous masqués, des poissons volants et des calamars. On aurait pu penser que soustraire des thons fournirait davantage de nourriture aux oiseaux. Or, pour se nourrir, ils ont besoin des thons car en chassant en meute, ils font remonter leurs proies qui tentent de s’échapper. Les Fous masqués profitent de cette occasion pour les attraper et s’en nourrir. Sans thons, les Fous masqués avaient donc moins de nourriture. C’est un exemple du lien qui existe entre les espèces. En surpêchant le thon, l’Homme menaçait dans cette zone la survie d’oiseaux, et finalement tout un écosystème.

Le projet Polar Pod de Jean-Louis Etienne se tiendra dans l'océan austral.
Polar Pod a été conçu pour évoluer dans les conditions extrêmes des « 50èmes hurlants », soumis à un fort risque de tempêtes. © Polar Pod

Pensez-vous qu’il faille davantage mettre en lumière les liens d’existence entre les différentes espèces ? 

Malgré les relations proie-prédateur qui prédominent, il existe dans la nature une mutualisation des espèces, au sens où elles dépendent toutes les unes des autres. A la suite d’une longue évolution darwinienne, on assistait jusqu’à présent à une stabilité des besoins et des moyens entre les espèces. Mais cet équilibre précaire a volé en éclats avec l’arrivée d’un mutant surdoué qu’est l’Homme et qui multiplie les besoins à outrance, si bien que les autres espèces n’ont plus les moyens de muter pour s’adapter, si ce ne sont les virus qui parfois échappent à l’Homme, comme nous l’a démontré l’épidémie de Covid-19. Face au poids de l’Homme, les autres espèces ne sont plus en mesure de s’adapter. L’Homme a malheureusement définitivement pris le contrôle des espaces et des espèces ! 

Vous allez bientôt coordonner une nouvelle expédition scientifique, baptisée Polar Pod, au cœur de l’océan Austral. Pourquoi ce projet ? 

Ce projet résulte d’une attente forte de la part de la communauté scientifique concernant un manque de connaissances sur l’océan Austral. Des campagnes y sont certes régulièrement menées, notamment par les Australiens ou les Français, mais sur des périodes jusqu’alors limitées dans le temps et généralement assez courtes. Les scientifiques ne disposent pas à l’heure actuelle de mesures in situ effectuées sur de longues durées. La question de pouvoir séjourner de manière plus pérenne et durable sur cet océan s’est alors très rapidement posée. 

C’est ainsi qu’est né le Polar Pod, véritable station océanographique internationale… 

Il nous fallait imaginer un navire spécialement conçu pour évoluer dans des conditions de navigation extrêmes, et plus précisément dans les « 50ème hurlants », aux latitudes situées entre les 50ème et 55ème parallèles. C’est ainsi qu’après de multiples maquettes réalisées à l’École Centrale de Nantes dans des bassins de houle, puis à l’Ifremer à Brest, la réponse technologique pour séjourner sur un tel océan de tempêtes a été trouvée. Le Polar Pod était né, un navire de travail alliant à la fois confort et sécurité, offrant une faible surface à l’impact des vagues et donc une stabilité suffisante.

Séjourner un temps suffisamment long sur cet océan supposait également d’abord d’être autonome en terme de déplacements. Nous allons donc utiliser le courant circumpolaire [autour du pôle], qui constituera le moteur de notre déplacement, en nous laissant dériver pendant près de trois ans. Cela nous permettra au passage de réaliser deux fois le tour de l’Antarctique. L’électricité nécessaire pour alimenter les équipements scientifiques nous sera fournie par six éoliennes et des panneaux photovoltaïques. Un voilier ravitailleur autonome en déplacement et en énergie permettra toutefois de relayer les équipages de Polar Pod. Il y amènera ainsi tous les deux mois des vivres et du matériel.  

Pourquoi s’intéresser à cet océan et à ce courant en particulier ? 

D’abord parce qu’il s’agit du principal puits de carbone océanique de la planète. Je le répète, l’océan recapture 30% de nos émissions de CO2. Or, le dioxyde de carbone se dissout d’autant plus facilement que l’eau est froide. Avec une eau de 0 à 8°C en été, l’océan Austral constitue une pompe particulièrement efficace de CO2. Un axe de recherche de ce projet concerne donc les échanges atmosphère-océan. On va mesurer la capacité de cet océan à absorber le dioxyde de carbone, mais aussi d’autres gaz à effet de serre comme le méthane. Notre but est d’approuver son rôle dans la régulation du climat. Cet océan constitue en outre une courroie unique de transmission entre les eaux des océans Indien, Pacifique et Atlantique. Il joue par conséquent un rôle de régulateur thermique. 

S’il est un acteur majeur du climat, le courant circumpolaire antarctique constitue aussi une réserve de biodiversité marine encore méconnue… 

Tout à fait ! Un second axe de recherche de Polar Pod concerne la réalisation d’un inventaire de la faune par acoustique par hydrophones. Connaissant la signature sonore de toutes les espèces, du krill [petite crevette ou plancton constituant une source d’alimentation pour beaucoup d’espèces, dont les baleines] aux mammifères, une écoute en continu devrait permettre de réaliser un état des lieux de cette faune encore méconnue, qui sera également couplée à des analyses des eaux de mer et à l’étude des impacts anthropiques, à travers la présence ou non de pesticides, d’organochlorés, de métaux lourds ou encore de microplastiques dans cette zone. 

Les agences spatiales nous ont enfin demandé de valider certaines mesures satellitaires. Observateurs extraordinaires de notre planète, les satellites ont en effet besoin de ce que l’on appelle la vérité du terrain. On va ainsi réaliser un calibrage des données satellitaires par des observations de terrain : conditions météo, états de mer, vent, vagues ou encore couleur de l’océan. 

Jean-Louis Etienne a pensé le projet Polar Pod, station installée dans l'océan Austral
12 pays sont engagés dans le projet Polar Pod qui permettra de mieux connaître la biodiversité dans l’océan Austral. © Polar Pod

La mission Polar Pod comporte aussi un volet pédagogique. En quoi la sensibilisation est-elle indissociable d’un tel projet ? 

Ce volet, construit avec l’Education nationale, est pour moi le plus instinctif. Si ces années d’explorations m’ont amené la légitimité du terrain, je pense avoir depuis toujours aimé la pédagogie. Autodidacte, j’ai d’abord appris à m’expliquer les choses à moi-même. Depuis, je pense même que cette démarche pédagogique fait partie intégrante de mon plaisir à partir en expédition. 

Une expédition se résume toujours pour moi à un lieu difficile d’accès, une nouvelle construction ou une machine à construire. Tout cela dans un unique objectif : être le témoin de ce que l’on découvre, à des fins pédagogiques. Jean-Henri Fabre est l’une de mes idoles. A la fois naturaliste, entomologiste, écrivain, poète, et avant tout l’un des précurseurs de l’éthologie, il a écrit La plante – Leçons à mon fils sur la botanique. C’est un ouvrage extraordinaire en termes de pédagogie. Il y marie la précision du langage scientifique et le choix d’un vocabulaire simple, imagé et compréhensible. C’est ce que je tente de faire, à mon échelle, à travers le récit de mes expéditions ! 

Vous préconisez également de s’émerveiller sans cesse des petites choses… 

Il faut combattre le négatif ambiant avec l’émerveillement. Rien n’est minuscule pour qui apprend à regarder. C’est encore Jean-Henri Fabre qui m’a appris ça ! Lui qui regardait les insectes et avait par la suite peur de poser les pieds par terre… La zone sud-ouest de l’océan Indien constitue un hotspot de biodiversité exceptionnel. Mais pour s’en rendre compte, il faut aller sur le terrain comme le proposent les associations naturalistes. Il nous faut éveiller l’émerveillement ! J’ai, par le passé fait une Ode à l’océan, lassé d’entendre que l’océan était « la poubelle du monde ». En montrant ce que nous apporte l’océan, on apprend finalement à mieux le regarder. Je souhaite que chacun retrouve dans la nature le sens de l’apaisement. 

Vous vous êtes intéressé dès vos premières expéditions, en 1980, aux effets du climat sur la biodiversité, avant même qu’on ne parle de réchauffement climatique. Y a-t-il selon vous un espoir de résilience ? 

Évidemment ! Le dérèglement climatique est l’une des causes de l’érosion de la biodiversité, tout comme la pollution ou la surpêche. Mais cela ne constitue en rien une fatalité ! Considérons par exemple le cas de l’agriculture, qui est globalement devenue une industrie intensive. Les champs se sont progressivement transformés en de véritables terrains industriels, dont les sols sont morts. Pourtant aujourd’hui, l’agroforesterie permet de reconstruire des écosystèmes dans leur ensemble. Il ne faut évidemment pas omettre de mentionner les catastrophes. Mais l’important est d’aller selon moi au-delà des difficultés. Nous devons être efficaces, chacun dans sa zone d’influence, personnelle, familiale, professionnelle, religieuse ou politique. 

On sait tous pertinemment que la transition s’avèrera longue et complexe. A ce titre, la contribution et la participation de chacun sera nécessaire à l’effort collectif. Chacun est acteur de ce dérèglement, chacun peut et doit donc être un acteur de la solution ! J’entends souvent parler de « l’Affaire du Siècle », à savoir la condamnation en justice de la France pour son inaction climatique. Je préfère parler d’« équation du siècle », qui tentera dans le futur de réconcilier démographie, énergie et ressources. 

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